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Art et cerveau
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Gabriel Gandolfo
Université Côte d'Azur - neurosciences

Introduction :
L'art assure une forme d'immortalité ; il est une remise en question permanente des modélisations de la réalité ; c'est une construction matérielle structurant l'espace extérieur du créateur et son espace mental.

« Architectes, sculpteurs, peintres, tous nous devons revenir au métier manuel ! … Il n'y a pas de différence fondamentale entre l'artiste et l'artisan » (Walter Gropius, Programme du Bauhaus, 1919).

I. Comment est apparue l'aptitude à créer ?


II. Comment les sciences du cerveau sont-elles redevables aux artistes ?

A/ Approche anatomophysiologique :
Recommandations de Leo Battista Alberti (peintre, sculpteur, musicien et architecte du Quatrocento) :

« Faire des images très naturelles et semblables aux vrais corps faits par la nature » (De Statua, 1435)

« Explorer tous les degrés de la leçon de la nature et montrer les mouvements des âmes par les mouvements des membres » (De Pictura, 1436).

Léonard de Vinci : « Ma propre représentation du corps humain sera aussi claire que si un homme se tenait devant vous » (Carnet de Notes).

André Vésale : De humani corporis fabrica (1543)

La céroplastie : Gaetano Zumbo et Guillaume Desnoues (XVIIe siècle), André-Pierre Pinson et Honoré de Fragonard (XVIIIe siècle), Gunther von Hagens (XXIe siècle).

B/ Approches psychologique et psychiatrique :
Charles Le Brun (XVIIe siècle), pionnier de la physiognomonie (Lavater) ; l'expressionisme (Messerschmidt en sculpture ; Murnau et Fritz Lang au cinéma) ; la caricature (Daumier); la criminologie (Lombroso) ; le symbolisme (Géricault ; Schwabe)

C/ Le mariage contemporain de l'art et des neurosciences
Helen Chadwick
Marta de Menezes

III. LE PROCESSUS CEREBRAL DE CREATION
« Science et art sont presque indiscernables dans la période de l'observation et de la méditation pour se séparer dans l'expression, se rapprocher dans l'ordonnance, se diviser définitivement dans les résultats » (Paul Valéry, Cahiers, 1894).

Processus commun à la création (artistique, littéraire, scientifique, technologique...) : 4 facteurs (créateur ; processus ; produit ; impact sur le public) : « La créativité est la capacité d’une personne à réaliser quelque chose de nouveau et qui fasse sens au sein d’un contexte social donné » (Thys, 2014).

1/ La conception
Elle relève du traitement de l'information dans le cerveau

A/ Intention préalable
« L'art est l'apparition sensible de l'idée » (Platon, IVe siècle avant J.-C.) Détermination de l'idée :

- extérieure (situation, événement, émotion) par la perception plurisensorielle et holistique du contexte : «La perception simultanée est création – voir, sentir et penser en coordination et non comme des séries de phénomènes isolés. Elle intègre et transforme instantanément les éléments dispersés en un tout cohérent » (Laszlo Moholy-Nagy, La dynamique de la vision, 1947)

- intérieure (concept, rêve, motivation, souvenirs en mémoire)

Transformation de l'idée abstraite (mal définie, subconsciente) en une « image mentale » = représentation cérébrale consciente.

L'intention préalable prend naissance dans le cortex préfrontal.

B/ Intention en action

Elle relève du cortex moteur : imagerie motrice (représentation mentale de l'action à effectuer), préparation motrice selectionnant les effecteurs concernés.

2/ La réalisation concrète
« La main la plus habile n'est jamais que la servante de la pensée » (Auguste Renoir) : du « dégrossissage » à la finition, un va-et-vient permanent entre mains et cerveau.

3/ Créativité et troubles psychologiques
Les créateurs mélancoliques (Aristote) ; le lien entre génie et folie (Romantisme) a conduit aux figures de l’artiste maudit (ex : Baudelaire) et du névrosé génial (ex : Van Gogh).

Fréquence des troubles accrue chez les poètes et auteurs de fiction par rapport aux écrivains de prose et de non-fiction (Nettle, 2006) ; troubles les plus fréquents chez les créateurs : schizotypique (29%) et bipolaire (17%) (Thys et al., 2014).

IV. LA NEUROESTHETIQUE
Approche neuroscientifique des perceptions et des expériences esthétiques (Semir Zeki, Art and the brain, 1999).

« Quoique la beauté soit visible à tous les yeux, et que tout le monde en ressente plus ou moins les effets, on sait cependant que toutes les peines qu'on a prises jusqu'à ce jour pour la définir ont été infructueuses » (William Hogarth, Analyse de la beauté, destinée à fixer les idées vagues qu'on a du goût, 1753).

1/ Le Beau en tant qu'émotion
Interaction entre artiste et spectateur : « L'art, c'est la forme du tableau qui a pris naissance à travers les nerfs, le cœur, le cerveau et l’œil de l'homme » (Edvard Munch)

La perception sensorielle est double : cognitive et émotionnelle.

2/ Le Beau en tant que sentiment
« Les sensations ne sont pas des données premières de notre conscience, mais le résultat d'une élaboration de l'esprit qui offre quelque chose à comprendre » (Maurice Pradines, Philosophie de la sensation, 1932).

Le sens du Beau est un sentiment culturel : ex. de la couleur bleue

Le sens du Beau est un sentiment subjectif : le syndrome de Stendhal ; l'art du portrait

3/ Le Beau en tant que jugement
L'évaluation esthétique relève de la culture : enquête de la revue Beaux Arts (n°300 du 23 mai 2009)

Max Dessoir (Histoire de la psychologie, 1911) : « Sous l'influence des représentations religieuses, de l'observation de la nature et de l'expérience de la vie rassemblée dans l'art, trois objets et manières de voir se sont constitués » :

-le vécu réel par la phénoménologie et la psychologie clinique

-les conduites comportementales par le behaviorisme

-la structure de l'esprit objectif par les sciences cognitives

A/ Comment définir le Beau ?

« Est beau ce qui plaît » (Théognis de Mégare, VIe siècle avant J.-C.), donc ce qui procure un plaisir esthétique :

- Beauté naturelle (ex : paysage, ailes colorées d'un papillon...) associée à la puissance de la nature = art-nature.

- Beauté artistique ; pure production de l'esprit humain figurant

le réel ou l'imaginaire = art-mythe. Art sacré à l'origine (Pygmalion, Dédale)

Conception classique du Beau sur 2 critères :

-la perfection = se rapprocher de la forme idéale (ex : statuaire grecque)

-l'harmonie = donne une impression d'unité

XVIIIe siècle : « la beauté n'est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes ; elle existe seulement dans l'esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente » (David Hume) = art-science.

Autres ressentis : le sublime (= effroi + exaltation), l'élégant, le gracieux, mais aussi le malaise, la répulsion, le dégoût et...la fascination pour le laid !

« De l'art du goût, nous sommes passés à l'art du dégoût. L'angoisse et la jouissance du mal ne peuvent exister que si l'on croît au mal. Rien de tel dans les représentations les plus outrées de l'art actuel qui entend replonger l'individu dans le bain fécal dont il s'était dégagé » (Jean Clair, La responsabilité de l'artiste : les avant-gardes entre terreur et raison, 1997).

Il dénonce la nullité artistique (Manzoni), la monumentalité envahissante (Koons), la monomanie pornographique (McCarthy ; Steven Cohen) ou scatologique (Jan Fabre ; Wim Delvoye).

B/ Apport de la neuro-imagerie

Hémisphère droit = cerveau « artistique », créatif

Hémisphère gauche = cerveau « conservateur », raisonnement logique et interprétatif

Zones activées quand on regarde une œuvre d'art :

-cortex visuel (perception des images)

-cortex orbitofrontal (émotions, souvenirs, plaisir contrôle du processus esthétique réceptif et créatif)

-cortex pariétal (attention)

-cortex cingulaire (émotions)

-cortex moteur (tendance à être attiré par un objet jugé « beau » ou à s'en éloigner si on le juge « laid », « repoussant »)

Impact culturel des canons classiques de la beauté : on peut ne pas « aimer » une œuvre tout en la jugeant « belle », car il existe 2 « routes » cérébrales :

- « route du haut » : cortex → insula (empathie), pour la beauté objective (« c'est beau »)

- « route du bas » : amygdale (jugement subjectif) → cerveau limbique (émotions), pour la beauté subjective (« j'aime »)

Plaisir paradoxal éprouvé devant une œuvre repoussante : dû à la plasticité émotionnelle = « ce délicieux frisson de l'épouvante » qui est « le produit d'un très ancien héritage psychologique et traditionnel, aussi ancien que le sentiment religieux, aussi ancré dans l'univers cérébral que bien d'autres manifestations du subconscient humain » (H.P. Lovecraft, Epouvante et surnaturel en littérature, 1927). D'où la fascination pour le laid, le dégoûtant, le repoussant, l'horreur...

V. L’ART-THERAPIE

1/ Croyances ancestrales et théories des Anciens :

-art rupestre et ses vertus « magiques »

-médecine antique :

Hippocrate : « La nature, en l'homme comme hors de lui, est harmonie, équilibre. Le trouble de cet équilibre, de cette harmonie est la maladie »

Galien : « La santé implique la beauté »

la chromatothérapie d'Asclépiade de Bithynie (Ier siècle avant J.-C.) utilise des lumières colorées pour apaiser = ancêtre de la luminothérapie moderne (Finsen, Prix Nobel 1903)

-chez les Navajos, le mot « hozho » désigne à la fois santé, beauté, équilibre, harmonie, ordre et bien → « peintures de sable » transférant leurs « pouvoirs » sur le corps du malade. Même cérémonie avec les « mandalas » au Tibet, etc.

2/ Les pionniers de l'art-thérapie moderne

= « mise en harmonie d'un être souffrant qui, par la transmutation en œuvre, s'ouvre au dépassement de lui-même » (Jean-Pierre Klein, L'Art-thérapie, 1997)

-asile de Charenton (début XVIIIe siècle) : bals et concerts pour extérioriser les souffrances internes et les exorciser

-Adrian Hill (Art versus illness, 1945), peintre tuberculeux, depuis son sanatorium : « Lorsqu'il est satisfait, l'esprit créateur favorisera la guérison au cœur du malade »

3/ Les Variantes :

-mascothérapie (Henri Saigre), maquillage, déguisement

-bibliothérapie (lectures guidées pour verbaliser ses émotions)

-danse-thérapie (Marian Chace, 1930)

-muséothérapie (le MoMA de New York, Association Artz)

Vertu thérapeutique expliquée par l'empathie esthétique.

CONCLUSION

Carambolage des émotions, sentiments entremêlés, valeurs culturelles variables, plasticité subjective, tout cela explique l’extraordinaire diversité des attitudes et du ressenti face aux œuvres d’art, ce qui rend le jugement esthétique hors de portée de toute systématisation scientifique.